LE LOTUS BLEU : UNE DES AVENTURES LES PLUS ENGAGÉES

Le “Lotus bleu”, situé entre “Les Aventures de Tintin en Orient” (Les Cigares du pharaon) et “L’Oreille cassée” est la cinquième aventure de Tintin. Elle a commencé à paraître dans le “Petit Vingtième”, sous forme de feuilleton en prépublication sous le titre des “Aventures de Tintin en Extrême-Orient”, à partir du 9 août 1934 pour se terminer au mois de septembre 1935. L’album noir et blanc est paru en 1936. Le premier album couleurs, réalisé avec la collaboration d’E.P. Jacobs, est paru lui en 1946.

UNE AVENTURE CHARNIÈRE

“Le Lotus bleu” représente une charnière qui fait passer les aventures de Tintin du statut d’aimable divertissement à celui d’œuvre de premier plan.

En effet, malgré leurs qualités, les 4 premières aventures de Tintin n’étaient pas vraiment construites. Hergé concevait l’élaboration de ses histoires comme une activité sans grande importance, n’imaginant pas un seul instant l’avenir qu’elles allaient avoir.

D’ailleurs, dans ses confidences à Numa Sadoul (Entretiens avec Hergé), il le reconnaît lui-même :

“…Je ne considérais même pas cela comme un véritable travail, mais comme un jeu, comme une farce. Tenez, le “Petit Vingtième” paraissait le mercredi dans la soirée, et il m’arrivait parfois de ne pas encore savoir le mercredi matin, comment j’allais tirer Tintin du mauvais pas où je l’avais méchamment fourré la semaine précédente…”

TCHANG : UNE RENCONTRE DÉCISIVE

A la fin des “Cigares du Pharaon”, Hergé avait annoncé dans le “Petit Vingtième” que Tintin allait bientôt poursuivre son voyage en direction de l’Extrême-Orient et plus particulièrement de la Chine. Le directeur du Petit Vingtième, l’abbé Wallez, ainsi qu’un deuxième prêtre, le père Neut, ancien secrétaire d’un ministre de Sun Yat-Sen, encouragent Hergé à s’informer sur la Chine. Et c’est un troisième prêtre, l’abbé Gosset aumônier des étudiants chinois à l’Université de Louvain qui lui demande d’éviter les idées toutes faites colportées dans la presse européenne de l’époque :

“…Tintin va partir pour la Chine. Si vous montrez les chinois comme les occidentaux se les représentent trop souvent; si vous les montrez avec une natte qui était, sous la dynastie Mandchoue, un signe d’esclavage; si vous les montrez fourbes et cruels; si vous parlez des supplices chinois; alors vous allez cruellement blesser mes étudiants. De grâce, soyez prudent ! Informez-vous …”

Perfectionniste et en permanence désireux d’apprendre, Hergé qui souhaitait rendre parfaitement compte de la réalité chinoise de l’époque dans la nouvelle aventure de Tintin suivit son conseil.

Hergé en compagnie de Tchang en 1934

C’est ainsi que l’abbé Gosset lui présenta au printemps 1934 un jeune chinois de 27 ans (le même âge que Hergé à l’époque), brillant étudiant à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles : Tchang Tchong-Jen.

Aquarelliste et sculpteur, le jeune homme a quitté Shanghai en bateau le jour même où le Japon a envahi la Chine. Il est donc particulièrement marqué par ces événements. Tous les dimanches, il va travailler chez Hergé pour lui expliquer la situation dans son pays. Il a des nouvelles par sa famille, restée sur place. C’est un conflit qu’on ne connaît que très peu en Occident. Il y a eu des millions de morts, mais ils sont tellement loin qu’on ne parle pas beaucoup des attentats ni des exactions commises par les Japonais en Chine.

Les deux hommes deviennent vite inséparables. Pendant des heures, des jours entiers, le jeune chinois raconte à Hergé la civilisation, les mœurs, la politique et l’art de son pays. Une grande et profonde amitié unira les deux hommes à tout jamais.

Cette rencontre et l’amitié profonde qui va naître entre eux sera à l’origine d’une modification fondamentale dans l’œuvre de Hergé qui affirme lui-même que “Le Lotus bleu” ouvre sa période “documentaliste” :

“…C’est au moment du Lotus bleu que j’ai découvert un monde nouveau… C’est à partir de ce moment-là que je me suis mis à rechercher de la documentation., à m’intéresser vraiment aux gens et aux pays vers lesquels j’envoyais Tintin, par souci d’honnêteté vis-à-vis de ceux qui me lisaient : tout ça c’est grâce à ma rencontre avec Tchang…”

Précisons d’ailleurs que la grande majorité des inscriptions chinoises qui figurent dans “Le Lotus bleu” sont écrites en vrais idéogrammes chinois. C’est en effet Tchang qui se chargeait de les calligraphier au pinceau.

Ainsi quand Tintin casse en deux la canne de Gibbons qui vient de frapper le malheureux conducteur de pousse-pousse, l’inscription derrière lui, sur le mur, signifie “À bas l’Impérialisme”. Ou bien encore quand le policier chinois indique à Tintin la route à suivre pour se rentre à “Taï P’in Lou”, il lui dit : “C’est la deuxième rue par là-bas”.

En revanche pour la version couleurs, Hergé s’est amusé à rajouter une affiche jaune dans le bureau de l’officier japonais alors qu’elle n’existait pas dans la version du “Petit Vingtième”. Tchang n’étant plus là pour la traduction, il s’agit ici de caractères purement fantaisistes sans la moindre signification.

Enfin, pour bien marquer l’importance de sa rencontre avec son précieux collaborateur chinois, Hergé fit d’ailleurs de Tchang l’un des personnages principaux de l’histoire.

Certains Tintinologues pensent que Hergé s’est aussi représenté dans le “Lotus bleu”, sous la forme de l’agent de police chinois qui indique à Tintin la route à suivre pour se rentre à “Taï P’in Lou”. A vous de juger si la caricature est ressemblante :

TINTIN DEVIENT DANS CETTE AVENTURE UN PERSONNAGE DE PLUS EN PLUS HUMAIN

Outre le fait que désormais Hergé accorde de plus en plus d’importance à la documentation et au réalisme, c’est à partir du “Lotus bleu” que Tintin prend véritablement une dimension humaine.

Il apparaît avec ses faiblesses, son courage et sa peur.

Pour la première fois il noue avec les autres personnages des rapports qui ne sont pas basés essentiellement sur l’action. C’est l’amitié qui semble bien être le moteur principal de cette histoire qui engendre l’émotion.

C’est par exemple dans “Le Lotus bleu” que Tintin pleure pour la première fois (à propos de la peine qu’éprouve Madame Wang devant la folie de son fils Didi). Il pleurera encore lorsqu’il quittera Tchang pour son retour vers l’Europe, à la fin de l’album.

UNE FORTE COLORATION POLITIQUE

Le souci documentaire qui anime Hergé, va le conduire à donner au “Lotus bleu” une forte coloration politique qui fait de cette aventure une des plus “engagées”. Pour la première fois, Hergé utilise des événements précis liées à l’actualité. Dans « Le Lotus bleu », en 1936, Hergé adopte sa première position anticolonialiste et s’indigne de l’occupation de la Chine par le Japon, alors même que l’Europe soutient béatement le Japon. Il s’appuie sur l’invasion par les troupes japonaises d’occupation d’un territoire chinois, la Mandchourie, suite à un pseudo attentat ferroviaire à Moukden.

L’Attentat de Moukden, vu par Hergé

Cet attentat fut attribué aux Chinois par les Japonais alors que selon toutes apparences, il fut le fait des japonais. On assiste là, déjà, à l’utilisation des procédés de manipulation et de désinformation.

 L’ATTENTAT DE MOUKDEN A L’ORIGINE DE LA GUERRE SINO-JAPONAISE

L’incident de Moukden, en septembre 1931, entraîne un regroupement des concessions à Shanghai : les Britanniques s’allient aux Américains pour créer la « concession internationale » (dont font partie Gibbons, l’homme d’affaires, et Dawson, le chef de la police, deux des « méchants » du Lotus bleu) et tenter d’en interdire l’accès au Japon – sans succès. Les Français et les Belges francophones restent dans la concession française.

L’intervention militaire a été officiellement justifiée par le faux attentat à Peitaying, près de Moukden (autrement appelé incident de Moukden – Moukden se trouvant en Mandchourie) contre la voie ferrée par des soi-disant soldats chinois qui tentaient de faire sauter un pont. En réalité ce sabotage mineur a été imaginé et réalisé de toute pièce par les japonais eux-mêmes. L’incident de Moukden est considéré comme l’événement à l’origine de la guerre sino-japonaise (1937-1945). De 1931 à 1945 l’occupation japonaise fait de la Mandchourie l’État fantoche du Mandchoukouo.

Le Japon a quand même été condamné par la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU, dont ils ont claqué la porte en 1933, donc deux ans après l’incident de Mukden, alors que dans Le Lotus bleu, l’histoire est évidemment accélérée, le départ du Japon de la SDN ayant lieu… 26 cases après que la voie de chemin de fer a été dynamitée

Signalons que dans cette affaire, Hergé prit le parti des Chinois, alors que l’opinion internationale soutenait le Japon, censé être le défenseur de la civilisation face à une Chine considérée comme un pays barbare plongé dans la guerre civile.

Hergé n’avait donc pas hésité à prendre courageusement le contre-pied de l’attitude officielle de l’époque. D’autant plus que pareille critique était surprenante dans un hebdomadaire pour la jeunesse catholique. La droite catholique de l’époque étant plutôt bien disposée à l’égard d’un Japon, ennemi de longue date d’une Russie plus que politiquement suspecte.

Cet engagement eu des suites. À tel point que les diplomates japonais, en poste à Bruxelles, protestèrent auprès du Ministère des Affaires Étrangères Belges et transmirent leur énergique protestation au “Petit Vingtième” par le biais d’un certain Raoul Pontus, qui se rendit lui-même sur place…Et, accrochez-vous, ce brave homme cumulait les fonctions de Lieutenant-Général et de Président des Amitiés… Sino-Belges !!!! Incroyable !

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4 commentaires


  1. Petite coquille:

    “L’Oreille cassé” avec un « e »…

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    1. Merci Jean-François. Faute d’inattention… C’est corrigé. Encore Merci☺

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  2. j’aimerai savoir pourquoi les 4 premières pages ont été redessinées et pas les autres
    en effet, on voit distinctement la différence entre les deux tintins
    à partir de la page 5 de l’album tintin fait tout rachitique
    apparemment Hergé ne s’est pas donné la peine de tout refaire!

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  3. Bonjour Yves.
    Vous donnez la réponse dans votre question. Le Lotus Bleu a commencé à paraître en 1934, Hergé s’est attaqué en compagnie de Jacobs à sa mise en couleurs en 1945. C’est en effet volontairement qu’il n’a redessiné que les 4 premières pages pour actualiser le personnage de Tintin (qui avait bien changé depuis) de façon à ce que les « nouveaux lecteurs » ne soient pas dépaysés par les premières pages et qu’ils retrouvent les mêmes traits qu’il avait dans Le secret de la Licorne, Le Trésor et les 7 boules.

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