LE CRABE AUX PINCES D’OR : LA NAISSANCE D’UN DUO QUI DEVIENDRA CÉLÈBRE

Le Crabe aux pinces d’or, situé entre Le Sceptre d’Ottokar et L’Étoile mystérieuse est la neuvième aventure de Tintin. En réalité, juste après Le Sceptre d’Ottokar, Hergé avait commencé en 1939 à publier, dans le Petit Vingtième une nouvelle aventure de Tintin : L’Or noir, mais elle fut interrompue le 9 mai 1940 au moment de l’invasion de la Belgique par l’Allemagne et Hergé ne la reprit qu’en 1948, dans le Journal TINTIN.

Le Petit Vingtième ayant donc disparu et fermé ses colonnes, c’est désormais dans celles d’un très grand quotidien belge, Le Soir, (hélas sous contrôle de l’occupant par le biais de la Propaganda Abteilung) que Hergé reprend le 17 octobre 1940 la suite des aventures de Tintin. Le Crabe aux pinces d’or commence donc à paraître, sous forme de feuilleton en pré-publication, le 17 octobre 1940, dans le premier numéro du Soir Jeunesse, qui constitue le supplément hebdomadaire du quotidien Le Soir :


Mais les restrictions de papier de la période de guerre ont vite raison des modestes 8 pages du Soir Jeunesse et ce dernier est contraint de disparaître le 3 septembre 1941. La publication du Crabe aux pinces d’or continue donc dans le quotidien “Le Soir” à raison d’un minuscule (17 cm x 4 cm) strip par jour. Il s’y terminera le 19 octobre 1941.

Ces strips quotidiens vont obliger Hergé à modifier sa façon de travailler (il doit désormais livrer 24 dessins par semaine au lieu de 12). Cette formule exige en effet un rythme différent et par conséquent davantage de moments forts. Il en tire une nouvelle discipline de travail, tant au niveau du rythme, de la mise en place des gags, de l’art de tenir le lecteur en haleine, etc.

L’album noir & blanc est sorti en 1941 (ce sera d’ailleurs le tout dernier album en noir & blanc)

et c’est en 1944 que paru la première édition couleurs. La version actuellement disponible est celle de 1954, fort différente de celle de 1943 en raison des modifications apportées par l’éditeur américain ! Tout comme pour Tintin en Amérique, Hergé fut contraint d’y modifier certains personnages sous la pression des éditeurs. C’est ainsi que les scènes où Haddock boit du rhum furent modifiées de façon à ce qu’on ne puisse plus le voir le goulot à la bouche dans le but de ne pas choquer la conscience des jeunes américains :

Version originale
Version après la « censure » américaine

LA PREMIÈRE APPARITION DU CAPITAINE HADDOCK

C’est dans Le Crabe aux Pinces d’Or qu’apparaît pour la première fois le Capitaine Haddock. Plus précisément dans Le Soir Jeunesse du 2 janvier 1941 :

Sa première rencontre, historique, avec Tintin aura lieu le 9 janvier 1941 :

UN RÉCIT QUI, PAR NÉCESSITÉ, S’ÉLOIGNE DES PROBLÈMES CONTEMPORAINS…

Le cadre de cette neuvième aventure, à l’inverse du Sceptre d’Ottokar (allusion non dissimulée à l’Allemagne hitlérienne) ou des débuts de L’Or noir (dont la dernière image mettait en scène un méchant allemand, le Docteur Müller, dans une histoire de sabotage de puits de pétrole), est bien loin de l’histoire contemporaine et du conflit en cours… Censure allemande oblige ! Laquelle censure, d’ailleurs, n’hésita pas un instant à interdire la diffusion de L’Ile noire (supposée pro-britannique ?!) et de Tintin en Amérique (à cause du seul mot Amérique dans le titre). Mais, curieusement, elle “épargna” Le Sceptre d’Ottokar qui était pourtant clairement antifasciste.

Se tenant donc à l’écart de la politique contemporaine, Hergé dans cette aventure s’éloigne le plus possible du quotidien de l’Occupation. Il choisit l’évasion (l’océan, le désert.). Contraint pour cette raison d’éviter de coller à l’actualité, Hergé consacrera davantage d’attention à ses personnages et reprend un sujet qu’il a déjà abordé dans Les Cigares du pharaon et  Le Lotus bleu : le trafic de stupéfiants organisé par un puissant réseau ayant des ramifications internationales. Mais, cette fois, l’opium n’est plus dissimulé à l’intérieur de cigares mais tout aussi ingénieusement dans des boîtes de conserve… de crabe !

Signalons que Hergé, pour évoquer le Sahara marocain, s’est notamment servi du roman de Joseph Peyré : “L’Escadron blanc”, paru en 1934. On y retrouve les crânes rasés des légionnaires, le message radio, les mâts de la “sans-fil” (la radio de l’époque), la selle et son pommeau en croix caractéristiques et même le nom du poste avancé (Afghar, au lieu de Adghar dans le roman).

HERGÉ VIRTUOSE DE LA « MISE EN SCÈNE » GRAPHIQUE DANS CETTE AVENTURE.

Pour la première fois, il expérimente des séquences de cases plus réduites, les décomposant en fragments temporels plus rapprochés.Ainsi, au début de l’aventure, (page 1 de l’album), dans un découpage digne des meilleurs cinéastes, quand il montre en 10 cases Milou aux prises avec une boîte de conserve chapardée dans une poubelle. Une scène « muette » d’une grande efficacité visuelle. La scène est encore plus convaincante dans la version noir & blanc.

De plus, Hergé utilise de plus en plus les techniques « cinématographiques » comme dans la séquence célèbre de la page 38 où, en une seule case il résume la fuite des Bérabers en effectuant ce qu’il appelle lui-même un « raccourci d’espace et de temps », où, il y a à la fois « simultanéité et succession de mouvements ».

Voici d’ailleurs ce qu’en disait Hergé à Numa Sadoul :

“Je suis assez content du dessin qui montre la débandade dans le camp des pillards. C’est un des deux dessins de moi qui me satisfont entièrement : en une seule case, une succession de mouvements, décomposés et répartis entre plusieurs personnages. Cela pourrait être le même bonhomme, à des moments successifs, qui est couché, qui se relève doucement, qui hésite, et qui s’enfuit. C’est en somme, un raccourci d’espace et de temps.”

Vous noterez que, dans cette case, parmi les insultes du Capitaine figure le mot « Doryphores ». C’était une façon pour Hergé, de se moquer des allemands qui occupaient alors la Belgique. En effet c’est ainsi qu’on surnommait les soldats allemands en raison :

  • De leur appétit pour les pommes de terre (le doryphore est un parasite de la pomme de terre, l’Allemand est connu comme un mangeur de pommes de terre, le doryphore a détruit les cultures juste après la guerre, et de là on passe à une assimilation)
  • Et de la couleur de leur uniforme.

UNE VÉRITABLE ÉPOPÉE DE L’IVRESSE.

Si l’on y regarde bien, Le Crabe aux pinces d’or est une aventure particulièrement “éthylique” ! Non seulement on y voit apparaître le roi des ivrognes, l’alcoolique au verbe tonitruant : le capitaine Haddock. Mais il n’est pas le seul à goûter à l’alcool, loin de là.

  • – Les Dupont(d) d’abord, qui prennent une bière en terrasse au début de l’aventure.
  • – C’est ensuite le matelot “complètement saoul”, Herbert Dawes, dont la noyade est à l’origine de l’affaire.
  • – Ce sont à nouveau les Dupont(d) qui s’enivrent dans la cabine d’Allan, au point de rater l’échelle de coupée en descendant du Karaboudjan.
  • – Puis c’est au tour de Tintin qui, enfermé dans la cale, découvre des caisses de bouteilles de champagne et décide de le goûter.
  • – Les choses empirent avec Haddock que Tintin découvre ivre dans sa cabine.
  • – Ce dernier vide ensuite une bouteille de rhum dans le canot de sauvetage et y met le feu… avant de siffler une nouvelle bouteille (de whisky, cette fois) à bord de l’hydravion, (ce qui provoque son atterrissage forcé dans le désert).
  • – C’est encore Haddock qui, au milieu du désert, prenant Tintin pour une bouteille de champagne manque de l’étrangler.
  • -C’est aussi le lieutenant méhariste du poste d’Afghar qui reproche à Tintin, de ne pas prendre un verre d’apéritif avec lui.
  • – C’est toujours et encore, à nouveau Haddock qui s’enivre sur les quais de Bagghar et se fait arrêter par la police.
  • – C’est enfin Tintin qui subit les émanations de vin dans les caves d’Omar Ben Salaad et qui semble tenir une cuite aussi sévère que dans “L’Oreille cassée”.
  • – Et, pour terminer, summum de l’humour, Haddock, dans la dernière case de l’album, qui est soudain pris d’un malaise… pour avoir bu de l’eau alors qu’il prononçait une conférence à la radio, sur le thème : “Le pire ennemi du marin, c’est l’alcool” 

LE SAVIEZ-VOUS ? LA MODIFICATION DES HORS TEXTES DE 1948 : UNE IMAGE ANXIOGÈNE QUI « FAISAIT PEUR » AUX ENFANTS…

Les Hors-texte furent utilisés pour la première édition couleurs de 1943 du Crabe. Mais lors de la réimpression de 1948, Hergé, toujours soucieux d’améliorer son travail, décida de modifier légèrement ces 4 grandes illustrations. L’une d’entre elles le fut beaucoup plus que légèrement. Il s’agit de celle de la chaloupe mitraillée par l’hydravion. Il semblerait que soient parvenus aux oreilles de Hergé des informations selon lesquelles ce visuel provoquait de la peur et de l’anxiété chez les jeunes lecteurs.

La nouvelle version, comme vous pouvez le constater, est moins « anxiogène » :

POUR TERMINER : TINTIN DE DOS VOUS NE L’AVIEZ JAMAIS VU COMME CA !

Superbe et originale illustration grand format (49 x 39 cm) -vraisemblablement des Studios Hergé- pour un projet publicitaire, inspirée par le second hors-texte de l’album :

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