L’ÎLE NOIRE : UNE AVENTURE PLUSIEURS FOIS REMANIÉE

 L’Île Noire située, entre L’Oreille Cassée et Le Sceptre d’Ottokar, constitue la 7éme aventure de Tintin. Elle a commencé à paraître, sous forme de prépublication, le 15 avril 1937 dans le “Petit Vingtième” et s’y est terminée le 16 juin 1938.

 Signalons que le titre “L’Ile Noire” n’est apparu véritablement que lorsqu’il a fallu en mettre un sur la couverture de l’album qui fut édité pour la première fois, en noir & blanc, en 1938. Précisons à ce propos, que lors de cette première édition Casterman avait oublié de faire figurer sur la couverture de l’album le nom de Hergé ! … Ce qui fait que ce dernier bénéficie d’un côte assez élevée !

Et l’édition couleurs de l’album, fut publié en 1943

UNE AVENTURE INSPIRÉE PAR DES FAITS RÉELS

Avec L’Île noire, Hergé développe un thème financier, celui de la fausse monnaie. Le point de départ de cette nouvelle aventure de Tintin a été fourni à Hergé par les nombreuses affaires de fausse monnaie qui firent la une des journaux avant la dernière guerre. Faux dollars, fausses livres sterling, faux francs, faux bons du Trésor… les faussaires de l’époque s’en donnaient à cœur joie !

Le problème était d’actualité, puisque depuis la fin de la Première Guerre mondiale, l’impression et la distribution de fausse monnaie avaient connu un développement considérable, favorisées qu’elles étaient par les progrès des moyens de communication et particulièrement de l’aviation et par les techniques d’impression qui avaient beaucoup évolué, encourageant ainsi la contrefaçon.

Une convention internationale, regroupant de nombreux pays, s’était même réunie à Genève en avril 1929 pour tenter d’enrayer les activités des faussaires.

De plus des agents soviétiques et nazis tentaient en cette période d’instabilité politique de déséquilibrer le monde libre en introduisant de fausses devises. Les nazis ont à cette époque certainement imprimé plus de livres sterling que la banque d’Angleterre, sans pour autant parvenir à ruiner l’économie britannique.

Il convient d’ailleurs de relever que rien, dans « L’Île noire », ne permet d’affirmer que les faux-monnayeurs soient des agents politiques ou des agents secrets. Le seul moment où l’on pourrait penser cela est celui au cours duquel Tintin découvre une liste de complices des faussaires du château de Ben More dans divers pays européens. Mais cela ne prouve rien : après tout, nous sommes peut-être simplement en présence d’une bande de faux-monnayeurs remarquablement organisée, comme il en existait dans l’entre-deux-guerres et comme il en a existé depuis.

Autant l’arrière-plan politique est évident dans l’album précédent, L’Oreille cassée (les dictatures militaires sud-américaines, la guerre du Chaco, le commerce des armes avec Bazil Bazaroff et dans le suivant, Le Sceptre d’Ottokar (une tentative d’Anschluss menée par Müsstler [Mussolini-Hitler] au profit d’une Bordurie totalitaire), autant il est moins présent dans L’Île noire.

Il faut cependant admettre que cette théorie d’une bande de faux-monnayeurs-agents politiques est défendable. Wronzoff pourrait être un Russe blanc rallié aux services d’un pays européen pour lutter contre le régime soviétique, mais rien ne plaide sérieusement en faveur de cette hypothèse. Ivan, porte également un prénom que seuls des Russes ou des gens d’origine russe pouvaient porter à cette époque (où beaucoup d’émigrés russes exerçaient ce métier), si bien que l’on peut émettre, à son sujet, la même hypothèse que pour Wronzoff, si l’on s’accroche à l’idée d’une bande de faux-monnayeurs servant les fins politiques d’un État. Et ainsi, nous aurions affaire à une bande de faux-monnayeurs incluant des Russes blancs exilés tentant de déstabiliser l’Union soviétique pour le compte d’un État, dont le nom de Müller suggère qu’il pourrait s’agir de l’Allemagne. D’ailleurs, le fait que dans le second album où il apparaît, L’Or Noir Müller soit cette fois indubitablement l’agent d’une puissance étrangère renforce cette hypothèse.

Hergé est un créateur qui crée un monde à lui et fait prévaloir l’originalité sur le contexte historique. D’ailleurs, au fil des décennies, des millions de lecteurs (et peut-être est-ce votre cas) ont savouré l’aventure de L’Île noire en ignorant tout des trafics de fausse monnaie de l’entre-deux-guerres.

UNE AVENTURE PLUSIEURS FOIS REMANIÉE

“L’Ile noire” a connu 3 versions.

La première version, ce fut bien évidemment celle qui parut dans “Le Petit Vingtième”. Il y eut même quelques essais de couleurs en trichromie (noir, vert et rouge) sur certains fascicules. Elle fut éditée en 1938 en album et cette fois exclusivement en noir & blanc.

La seconde version fut l’édition couleurs de l’album, publié en 1943. Hormis la mise en couleurs, cette nouvelle édition ne présentait guère de changements notables par rapport à la version d’origine dont elle respectait le découpage et les décors. Les changements par rapport à la parution du “Petit Vingtième” furent mineurs : sur le train qui part pour l’Angleterre le mot “Bruxelles “ ne figure plus, la barbe droite de Wronzoff connaît quelques frisotis, le docteur Müller gagne un prénom (J.W) et un tréma sur le “u”, et c’est à peu près tout, exceptés quelques recadrages.

La troisième version, celle de 1965, fut la plus importante au niveau des remaniements.

C’est l’éditeur anglais qui lorsqu’il décide de traduire l’histoire en anglais, se rend compte, en lisant la version française (“ce sont des choses qui arrivent” dira Hergé) que les décors risquent de paraître bien vieillots aux jeunes lecteurs anglais fans des Beatles et surtout que Hergé a commis de nombreuses erreurs de détails, dans les costumes et les paysages. Il relève au moins 131 erreurs ! Bref, il demande tellement de corrections que Hergé décide, certainement tenté par ce pari insensé, de tout revoir. De reprendre complètement les dialogues et les images pour recomposer l’histoire sans toutefois en modifier l’intrigue. Occupé à cette époque par la réalisation de “Vol 714 pour Sydney”, Hergé décide d’envoyer son plus proche collaborateur, Bob de Moor, pendant 2 semaines dans le Sussex et en Écosse avec mission de rapporter toute la documentation (photos et croquis) pour corriger les points litigieux : du boulon de locomotive au casque de pompier !

A peine embarqué à bord du Ferry pour la traversée et pendant 15 jours, Bob de Moor s’y emploie avec ardeur. Il rentre aux Studios avec des dizaines de photos, de croquis, des pages remplis de notes et même… l’uniforme complet d’un “Bobby” gracieusement prêté par la police anglaise. Aidé par Roger Leloup (le spécialiste aéronautique des Studios Hergé) il s ‘attaque à l’ouvrage. Tout, absolument tout sera modifié : costumes, couleurs, véhicules, accessoires, armes, voitures, avions, décors intérieurs, … Tout va changer : le wagon de whisky verra le nom de “Jhonnie Walker”, remplacé par “Loch Lomond”; le train sera électrifié, etc…

Il suffit de comparer les cases ci-dessous pour suivre l’évolution :

Signalons que parmi les Tintinophiles, cette dernière version de l’Ile Noire compte de farouches adversaires, nostalgiques de la version 2. La poésie y est tuée par le réalisme et l’abondance des détails estiment-ils. Frédéric Soumois va même jusqu’à dénoncer une “catastrophe narrative”.

Version Album 1938
Version Album 1943

Signalons qu’en décembre 2005 est paru un somptueux ouvrage grand format réunissant les 3 versions de l’île noire en vis à vis, le plus intéressant n’est pas simplement d’avoir les 3 versions mais de pouvoir les suivre simultanément planche après planche. Dommage que Etienne Pollet, l’auteur, n’est pas pu récidiver avec d’autres albums. Album devenu quasiment introuvable aujourd’hui.

Le Docteur Müller : CHEF OU PAS CHEF ?

Lorsqu’il apparaît pour la première fois dans L’Ile Noire, il habite une fort jolie villa à Eastdown (Sussex) et se présente comme le directeur d’un asile d’aliénés.

Il fait également partie de la bande internationale de faux-monnayeurs dont le repaire est situé dans les ruines du château de Ben More. Ce sera d’ailleurs dans ces ruines que Tintin parviendra à retrouver et à capturer le docteur après une formidable course-poursuite à travers l’Angleterre et l’Ecosse.

« Müller est un Rastapopoulos qui paierait davantage de sa personne »,

expliquait Hergé. Müller est énergique alors que l’autre est mou, adipeux. D’ailleurs, dans Coke en stock, il se lancera personnellement dans l’aventure sous le nom de Mull Pacha, tout comme ce très réel officier britannique qui opérait en Jordanie et se faisait appeler « Glubb Pacha ».

Quoique ses activités soient encore strictement limitées au territoire britannique dans L’Île noire, Müller emploie déjà les méthodes pour le moins expéditives qui le caractériseront de plus en plus.

On a tendance à croire que Müller est le chef de la bande des faux-monnayeurs, mais un débat agite le monde de la Tintinophilie.

Müller est fréquemment crédité de ce rôle, de manière contestable. Certes, son importance, le fait qu’il soit celui des faux-monnayeurs sur lequel on est le mieux informé, sa position de notable (médecin, directeur) habitant une belle propriété et employant un chauffeur, incite à penser qu’il dirige la bande. Dans la parution en feuilleton de L’Île noire dans Le Petit Vingtième (1937-1938) et la première édition en album, en noir et blanc (1938), une vignette conforte cette hypothèse : celle où, s’entretenant au téléphone avec un complice, Müller dit : « Tintin sur notre piste ? Bigre ! Il s’agit d’ouvrir l’œil ! Écoutez-moi… ». Mais cet « Écoutez-moi… », qui semble annoncer un ordre (comme il sied à un chef) a disparu des éditions en couleurs de 1943 et 1965, cette dernière étant celle actuellement en circulation.

Mieux, une autre vignette semble infirmer l’hypothèse d’un Müller chef, et ce dès l’édition en noir et blanc de 1938 : celle où Müller lui-même dit à Ivan : « Cours prévenir le chef », qui implique clairement qu’il ne dirige pas la bande. De fait, ce fameux chef, auquel Müller lui-même fait allusion semble bien être Wronzoff : maître de Ranko, le gorille, et qui prend la direction des opérations contre Tintin dans le château.

Hergé improvise. Et il ne soucie aucunement de doter la bande d’un chef dûment défini, pas plus qu’il ne songe, par exemple, à donner un nom au complice moustachu de Wronzoff, très présent dans l’album et pas plus qu’il n’explicite, par des vignettes et des bulles appropriées, l’organisation et le détail de l’activité de la bande (ce qu’aurait certainement fait Edgar P. Jacobs).

POUR INFO :  Le Docteur Müller aurait été inspiré à Hergé par le docteur Georg Bell, un Écossais naturalisé allemand et vivant en Allemagne. Lié au parti nazi, il avait trempé dans une affaire de contrefaçon de roubles visant à déstabiliser l’Union soviétique. Brouillé avec ses protecteurs, menaça de tout révéler, Bell s’était enfui en Autriche où les nazis, l’ayant retrouvé, le liquidèrent en avril 1933.

Signalons enfin qu’à ce jour aucun Tintinologue n’a jamais réussi à faire la lumière sur ses deux prénoms J.W. On ne peut faire que des suppositions J pour Johannes, peut-être ? et W pour Walter ou Wolfgang? Bref, on ne saura sans doute jamais le véritable nom complet du docteur, qui reste un des ennemis emblématiques de la série.

RANKO = KING KONG ?

L’originalité du récit mis au point par Hergé est de lier ce contexte d’actualité à une série de mythes traditionnels, issus de la littérature fantastique : l’île maudite, les ruines et surtout la « bête ». À la fin de son histoire, Hergé réunit habilement ces deux univers réputés incompatibles en montrant que les gangsters modernes sont parfaitement capables de jouer sur les vieilles angoisses et de se servir de peurs ancestrales pour mener à bien leurs projets.

Concernant le gorille Ranko on peut considérer qu’il est le résultat d’une double influence :

  • Celle du film King Kong de Cooper et Schoedsack qui avait connu un succès retentissant en 1933
  • Et celle, plus spécifiquement anglaise, des bruits alors récurrents sur le monstre du Loch Ness, bruits auxquels Tintin fait d’ailleurs une allusion ironique dans le cours du récit.

Par-delà ces influences éventuelles pourtant, Ranko constitue, surtout pour les Tintinophiles, une anticipation d’une figure-clé des Aventures de Tintin : le yéti. Comment ne pas songer à cet Homme des Neiges, finalement si peu abominable, en voyant la tristesse de Ranko au moment de quitter Tintin ?

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Un commentaire


  1. Sorry, I’m writing in English.
    Did you notice that Tintin’s kilt in the first version was significantly shorter that in the redrawn one?

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