LA FAUSSE PLANCHE DE TINTIN : L’HISTOIRE D’UNE MAUVAISE BLAGUE.

 

POLÉMIQUE SUR CETTE « RÉVÉLATION » !!! Si on ne devait retenir qu’un seul « vrai » pastiche de Hergé ce serait certainement celui-là : une vraie fausse planche de Tintin et publiée comme étant de Hergé. Cette planche, jamais parue en album, a été publiée dans la revue suisse L’Illustré, numéro de décembre 1965.  Un dossier de six pages était consacré à Hergé, avec photographies et interview du maître : « Hergé raconte Tintin » ! Mieux que cela, le magazine proposait même sous la forme d’un jeu à ses lecteurs d’imaginer les dialogues de cette planche muette d’un futur album de Tintin.

UNE MAUVAISE FARCE QUI A MARCHÉ !

La réalité est bien moins drôle : il s’agirait en fait d’une farce faite à un journaliste par 2 dessinateurs des Studios : 

  • Jacques Martin (créateur d’Alix)
  • Bob de Moor

Cette fameuse page a donné naissance à une polémique qui oppose 2 versions : celle de Jacques Martin et celle, certainement plus réaliste de Philippe Goddin dans sa remarquable biographie : « HERGÉ, lignes de vie » dont je vous recommande, une fois de plus la lecture.

LA VERSION DE JACQUES MARTIN

Jacques Martin raconte les détails de cette mystification : 

« Durant la fin de l’été de 1965, Hergé étant en vacances, un journaliste suisse est arrivé un jour aux Studios Hergé afin – pensait-il – de prendre connaissance du nouvel album de Tintin ! En fait, il n’y avait absolument rien en préparation à ce moment-là.

Aussitôt l’idée d’un canular a germé et Bob de Moor et moi avons imaginé et réalisé, chez nous, cette planche en quelques jours…

J’ai d’abord inventé un petit scénario, composé la planche puis placé les personnages. A la suite de cela, j’ai passé la planche à Bob de Moor qui a exécuté les décors que j’avais esquissés. Et nous avons mis à l’encre, lui les décors et moi les personnages.

Lorsque le journaliste helvétique est revenu nous voir, nous lui avons présenté cette page comme étant la première d’un tout nouveau récit.  Enthousiaste, il l’a abondamment photographiée. L’article a été publié dans le magazine L’illustré de Lausanne, en décembre 1965, avec ce fameux document en vedette.

Précisons tout de même que ce journaliste manquait, à l’époque, un peu de rigueur puisque non seulement la planche reproduite n’était pas de la main de Hergé – pourtant annoncée comme telle – mais il s’est aussi amusé à créer de toute pièce une interview du père de Tintin, probablement à partir de compilations d’entretiens couplés avec des témoignages recueillis lors de son séjour aux studios.

 Lorsque Hergé a pris connaissance de ce fait quelques semaines plus tard – nous avions posé le magazine sur son bureau – il s’est enfermé dans sa pièce et s’est mis à hurler quelque chose comme : “Nom de Dieu !”… Puis, le silence, car il n’en a pas reparlé pendant un certain temps jusqu’au jour où il m’a demandé de lui céder ou de lui vendre cette planche.

A ce moment-là, je lui ai déclaré que je lui donnais gracieusement à condition de ne jamais la détruire. Il m’a répondu qu’il allait y réfléchir.  Quelques semaines plus tard, il est revenu avec sa proposition d’achat et j’ai maintenu la mienne. Alors nous en sommes restés là… »

 (Propos recueillis par Christophe FUMEUX)

LA VERSION DE PHILIPPE GODDIN.

Elle est tout autre. Nous sommes en 1965. Hergé vient de redessiner complètement l’Ile noire à la demande de son éditeur anglais et elle commence à paraître dans le journal Tintin à partir de juin 1965. Dès le début de la publication, Hergé, qui a besoin de « souffler un peu » s’envole pour Rome en compagnie de Fanny. Destination la Sardaigne. Leur séjour durera 6 semaines !

Mais Casterman attend la nouvelle couverture de l’Ile Noire pour fin Août au plus tard. Baudoin van den Branden, le secrétaire particulier de Hergé aux Studios, propose de faire réaliser divers projets par les dessinateurs des Studios et de les envoyer à Hergé en vacances.

Et effectivement, une semaine plus tard, Hergé découvre, en Sardaigne 8 projets de couvertures joints à une longue lettre de son secrétaire :

« … Pour le cas où tu pourrais de loin, nous faire connaître ton choix et tes remarques. Cela permettrait d’avancer l’exécution de cette couverture…« 

Il n’en faut pas plus pour que s’imprègne dans l’esprit des uns ou des autres l’dée que le créateur de Tintin n’est pas irremplaçable. Toujours est-il que Jacques Martin et Bob de Moor ont peut-être voulu démontrer ainsi à Hergé que ses « adjoints » étaient parfaitement à même de « Tintiner » sans lui. Et, juste avant le retour de Hergé, ils sont allés déposer leur « œuvre » sur son bureau. Comme le bureau d’Hergé est toujours parfaitement rangé, nul doute que cette planche va lui sauter aux yeux…

Hergé arrive et comme d’habitude, lors de ses retours de voyage, il parcourt les Studios en devisant avec chacun et chacune, partageant ses découvertes, s’inquiétant du moral des troupes. C’est finalement en sifflotant qu’il regagne son bureau et qu’il referme la porte.

Les secondes s’écoulent, silencieuses puis on entend comme un juron… Lorsqu’il réapparaît, quelques heures plus tard, Hergé ne laisse rien deviner de la rage qu’il a éprouvée en découvrant la fameuse planche, se réservant de faire avec les « auteurs » la mise au point qui s’impose.

Et les 2 « faussaires » ne se vanteront jamais du « savon » que Hergé leur aura passé…

Ci-dessous les précisions de Philippe Goddin lors d’une précédente publication sur Facebook :

Finalement cette planche a été vendue aux enchères pour 25 000 € en octobre 2011.

Ont contribué à l’illustration de cette publication : Christian De Saint François et Frédéric Richaud

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