QUAND FRANQUIN TRAVAILLAIT AU JOURNAL TINTIN…

En 1955, en conflit avec Dupuis pour une sombre histoire de gros sous, Franquin claque la porte de l’éditeur de Spirou et trouve refuge chez Raymond Leblanc, responsable du journal de Tintin. Il y signe, le 15 avril un contrat de cinq ans (qui seront finalement « commués » à quatre).

Pour Raymond Leblanc, l’arrivée de Franquin est une aubaine, C’est pour lui l’occasion rêvée d’instaurer un peu d’humour dans une publication jusqu’alors exclusivement dédiée aux séries d’aventure. En guise de préambule, le dessinateur ne reçoit que de vagues recommandations : pas de vulgarité et pas de gamins des rues, ce créneau étant déjà occupé par les Quick et Flupke d’Hergé. Après quelques jours de réflexion, Franquin apporte ses premières planches. Elles mettent en scène un couple non marié dont les relations sont uniquement basées sur l’amitié. Une petite révolution pour l’époque, de telles représentations sociales n’ayant jamais été mises en scène dans la bande dessinée européenne.

Modeste et Pompon, un couple de jeunes gens des années 50 dont le quotidien est parsemé de mésaventures domestiques, dues notamment aux avancées chimiques et électroménagères de l’époque (une sorte de family strip précurseur en bien des points de Gaston Lagaffe, et surtout une référence esthétique qui fascine aujourd’hui encore) voient donc le jour dans les pages de Tintin le 19 octobre 1955 à la page 12 avec un gag concernant l’auto-stop.

Avec cette série, Franquin se lance dans le gag en une planche, une nouveauté pour lui.

Avec son superbe mobilier design, ses voitures de sport racées (excepté celle de Modeste !), ses inventions loufoques pour embellir le quotidien, sa mode chatoyante, son côté jazzy… La série a condensé l’esprit d’une époque, faisant souffler un vent de modernité dans les pages du journal Tintin. Pour seconder Modeste et Pompon, il créé Félix, un cousin représentant de commerce aussi volontaire que maladroit et un trio de neveux toujours prompts à faire des blagues. Plus tard, lorsque Goscinny et Greg signeront les scénarios, ils mettront en scène deux insupportables voisins Dubruit et Ducrin. À partir de cette galerie de personnages bien campée, Franquin va jouer sur le registre plutôt classique de l’humour domestique et s’appliquer à installer sa série au cœur des années 50. Visuellement, il s’attache à retranscrire le modernisme propre à l’après-guerre, notamment en matière de design. Tables, chaises, fauteuils et vases sont fortement inspirés des créateurs italiens de l’époque.

Ne souhaitant pas trop s’appuyer sur la documentation, il va rapidement laisser libre cours à son imagination et inventer son propre mobilier. Le résultat est tellement bluffant que des responsables du musée d’art moderne de la ville de Paris vont le solliciter pour commercialiser une série de vases ressemblant à ceux présents dans la maison de Modeste. Le projet restera au stade de l’étude mais il montre à quel point Franquin a révélé à travers cette série d’insoupçonnées qualités de designer.

En 1957, le dessinateur enterre la hache de guerre avec Dupuis et créé pour le magazine Spirou le personnage de Gaston Lagaffe. Problème, son contrat avec Tintin s’étalant sur 5 ans, Franquin doit pendant plusieurs mois mener de front les deux séries. À l’issue de longues négociations, il cède les droits de Modeste et Pompon à Maurice Leblanc en échange de sa liberté. La série, d’abord reprise par Attanasio, passa ensuite entre les mains de nombreux autres dessinateurs (Walli, Loup, Mitteï). Franquin, de son coté, aura réalisé 183 planches entre 1955 et 1959.

DES PAGES SUBLIMES

S’il est un joyau qui pare les pages du Journal Tintin entre 1955 et 1959, c’est bien Modeste & Pompon. Le dessin de Franquin détonne dans ce temple de la ligne claire. Et pendant quatre ans, il produit des pages sublimes dont les scénarios sont signés de sa main mais aussi de celles de Greg, de Goscinny, de Peyo, de Tibet… Un concentré de savoir-faire, de clarté, de design, de fraîcheur.

Pompon est une jeune fille qui a des pompons, Modeste un jeune homme pas très modeste, leur ami Félix est une sorte de Séraphin Lampion qui essaie de leur fourguer divers produits sans intérêt et est par ailleurs pourvu, tel Donald, de trois neveux dotés d’une capacité nucléaire à faire des bêtises. Modeste a aussi un oncle à moustache et à coq et parfois la responsabilité du bébé de la cousine Améthyste, il finit en outre par se retrouver cerné par deux épouvantables voisins.

Les scénarios sont écrits par ce que la postérité retiendra comme la crème de la bande dessinée : en plus de Franquin lui-même, il s’agit de René Goscinny, Peyo, Tibet et, surtout, Greg. L’univers et le dessin ont énormément à voir avec ceux de Spirou. La série consiste en aventures d’une seule planche avec gag final dans le contexte de la vie quotidienne et de la modernité d’alors qui l’accompagne. Les voitures y tiennent une place particulière mais aussi, d’une façon générale, le design de l’époque, qui est celle où apparaît la télévision.

Entre Félix qui tâche d’en vendre et Modeste qui tâche d’en concevoir, les planches regorgent d’inventions on ne peut plus diverses. Il faut voir Modeste les ciseaux à la main sur son bureau, comme une vaillante couturière, pour arriver le soir satisfait dans sa chambre et y faire son lit comme personne dans l’histoire de l’humanité ne l’a fait avant lui.

Dans les années 50, une ère nouvelle s’annonçait ! Progrès, technologie, tout laissait penser que le futur allait être riche en surprise, et si quelque chose n’existait pas, on l’inventait ! Prenez Modeste par exemple, il n’est jamais à court d’idées géniales, son ami Félix, vendeur de tout et n’importe quoi non plus d’ailleurs… Heureusement, la sage Pompon veille sur tout ce petit monde pour que le quotidien de l’époque ne soit que gags et rien de plus ! Une série magique souvent oubliée, où l’on retrouve tout le charme des années 50, jusque dans le mobilier design qui à lui seul justifie d’avoir cette série sur ses étagères ! Chacune des planches est un chef-d’œuvre d’observation, d’humour et de concision graphique. C’est toute une époque Modeste et Pompon. Celle des trente glorieuses, des débuts du design et des voitures bien carrossées, du plein emploi.

Le texte qui suit a été « emprunté » à Augustin David

Réalisés dans un trait clair et vif, les décors des intérieurs de la série sont une formidable synthèse des esthétiques en vigueur durant cette période. Admirateur des formes et des lignes alors contemporaines, Franquin conçoit des décors représentatifs. Pour le mobilier « Le plus souvent, je dessinais des meubles qui pouvaient se raccrocher à l’esthétique de l’époque. Mais je reproduisais quelquefois des meubles existants, comme le fauteuil italien « 

À l’image des architectures et du mobilier, le dessin se fait simple, clair, dynamique et les créations de Franquin, assisté parfois de Jidéhem ou du talentueux Will, sont là pour le montrer. Modeste et Pompon deviennent les archétypes du couple moderne à qui la voie semble ouverte, sans entraves, vers une quotidienneté utopique et ô combien prospère. La variété des meubles dans les intérieurs de Modeste et de Pompon semble inépuisable. Franquin ne se bride pas et grâce à son formidable sens de l’observation, il recompose les objets, dresse des ensembles cohérents et subtils. Il n’existe quasiment pas une seule planche qui ne présente un meuble, une lampe ou un tableau dérivé des œuvres d’artistes ou de ses amis, Jijé en tête. Le clin d’oeil est partout et il nourrit de nombreuses relectures.

Chaque occurrence du décor de l’intérieur de Modeste est une occasion de montrer un nouveau meuble, une nouvelle variation de rideaux, quitte à multiplier à l’extrême les prétendues possessions de Modeste. Un des premiers gags de la série met en scène une pièce aux rideaux décorés de motifs abstraits. Modeste s’attelle à « la création que le vingtième siècle attendait depuis longtemps ». Il conçoit une couverture de lit avec deux excroissances pour permettre de loger les pieds sans les recroqueviller.

Le décor est extrêmement riche et regroupe un rare ensemble de la firme hollandaise rationaliste d’Utrecht USM Pastoe. Il s’agit de la série Combex créée par le génial directeur artistique de l’époque Cees Braakman. On y croise une bibliothèque, un lit, des chevets mais aussi un modèle de chaise très empreint de la chaise LCW imaginée par Charles et Ray Eames en 1945.

 

 

 

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2 commentaires


  1. Merci .
    Franquin est un de mes préférés .

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