HERGÉ, C’EST AUSSI : JO, ZETTE et JOCKO

Les aventures de Jo, Zette et Jocko, à l’inverse des autres séries réalisées par Hergé, ne tirent pas leur origine d’une initiative personnelle du dessinateur, mais d’une “commande” qui lui avait été passée par les responsables de l’hebdomadaire français “Cœurs Vaillants” qui publiait les aventures de Tintin en France depuis 1930.

L’Abbé Courtois

En 1935, ennuyés par les origines ”obscures” de Tintin (ce héros sans père ni mère n’était pas suffisamment représentatif de la famille française bien catholique), les “Bons Pères” qui présidaient aux destinées de l’hebdomadaire Cœurs Vaillants (en occurrence l’Abbé Courtois) demandent à Hergé de concevoir une “série plus familiale, avec un papa qui travaille, une maman, une petite sœur, un animal familier”.

C’est ainsi que naîtront Jo et Zette, de vrais enfants (avec de bonnes têtes d’enfants sages et des vêtements bien repassés). Avec aussi, bien évidemment de vrais parents : Monsieur et Madame Legrand. Papa est ingénieur à la Société Anonyme Française de Constructions Aéronautiques, et Maman, une honnête mère de famille que l’on voit souvent folle d’inquiétude au téléphone. Le rôle de l’animal familier sera tenu par le singe Jocko. 

Germaine et sa peluche Jocko

Précisons que pour trouver le nom de ses nouveaux héros, Hergé ne s’est pas beaucoup compliqué la vie : Jo, c’est le diminutif de son prénom (Georges), Zette, c’est le diminutif du prénom de la maman de Hergé ‘Elizabeth Remi) et Jocko, c’est tout simplement le nom de la peluche préférée de son épouse Germaine…

La fameuse peluche

Les collectionneurs avisés n’ont pas manqué de remarquer que sans doute pour les raisons qui viennent d’être évoquées plus haut, la première de couverture de Cœurs Vaillants fut souvent consacrée aux aventures de Jo, Zette et Jocko, mais jamais à Tintin !

LE RAYON DU MYSTÈRE

Couverture pour l’édition de Cœurs Vaillants réalisé par un amateur. Cliquez sur l’image pour accéder à son blog

La première aventure de Jo, Zette et Jocko : Le Rayon du Mystère, commencera à paraître dans “Cœurs Vaillants” le 19 janvier 1936 et durera jusqu’en juin 1937.  Cette première aventure sera reprise, avec quelques mois de décalage dans le Petit vingtième, du 22 octobre 1936 au 10 mars 1938. Elle fera l’objet plus tard de 2 albums (Le Manitoba ne répond plus et l’Éruption du Karamako) lorsqu’elle sera éditée par Casterman.
Cette aventure, pour le moins mouvementé, enchaîne avec rapidité des éléments qui ne sont pas sans rappeler les films de James Bond : robot incontrôlable, repaire sous-marin, char amphibie, cannibales, etc. Face aux 2 enfants, Hergé oppose un monde de technologie avancée, à la limite de la science-fiction, dirigé par un savant mégalomane en crise permanente. Chauve, barbu, lunettes noires et blouse blanche, il est typique du savant fou conduisant ses expériences maléfiques pour devenir le Maître du Monde !….


Au début de l’aventure, Jo, Zette et Jocko, qui avaient “empruntée” une barque au bord de la plage pour une simple petite promenade au large, sont capturés par des “pirates” et emmenés, à bord d’un sous-marin, dans une mystérieuse île qui abrite une base sous la mer. Ils parviennent à s’évader en s’emparant d’un char amphibie et échouent sur une autre île où des cannibales s’apprêtent à les manger. Mais Jo intervient et les maîtrise.
Ils seront cependant retrouvés par les pirates aux ordres du savant fou. Zette parviendra à s’échapper mais sera enlevée par des gangsters américains. Mais tout finira bien : Zette sera libérée, Jo aussi et tout se terminera avec des confettis !

LE STRATONEF H22.

La deuxième aventure : Le Stratonef H22 (qui lui aussi sera scindé en 2 albums : Le testament de Monsieur Pump et Destination New-York) paraîtra dans Cœurs Vaillants à partir du 27 juin 1937 jusqu’au 12 février 1939. Elle fut reprise dans le Petit Vingtième du 31 mars 1938 au 9 novembre 1939. L’histoire du Stratonef 22, (comme toutes celles de Hergé) est tout à fait en rapport avec l’actualité du moment. L’époque en effet était particulièrement fertile en records aéronautiques de toutes sortes : grands raids, courses, traversées des océans, records de vitesse, d’altitude, de distance, etc. Signalons qu’un mois avant que ne débute dans Cœurs Vaillants le Stratonef H22, était paru dans le XXéme Siècle un reportage de René Weverbergh qui s’intitulait : Plus fort que Jules Verne : l’avion stratosphérique où il racontait sa rencontre, dans les ateliers de la Sabena (compagnie aérienne belge) avec l’ingénieur Renard qui tentait de mettre au point un avion de ce type.

Dans le récit de Hergé, l’ingénieur Legrand, le papa de Jo et Zette, décide de relever au nom de la S.A.F.C.A. le défi lancé par le défunt milliardaire Monsieur Pump : concevoir un avion capable de traverser l’atlantique à la moyenne de 1 000 Km/h.
Mais, pourquoi un avion “stratosphérique” ? Parce que, plus l’altitude est élevée, moins l’air oppose de résistance. Néanmoins dans les hautes couches, tout le monde le sait, l’oxygène est raréfié. C’est pourquoi Hergé dote son Stratonef H22 d’une cabine pressurisée (invention due au Physicien suisse Auguste Piccard dont Hergé s’est inspiré pour le professeur Tournesol).
Autre problème impliqué par la raréfaction de l’oxygène : la baisse considérable du rendement du moteur. Hergé y a pensé puisque l’ingénieur Legrand a prévu d’équiper l’appareil : “d’un nouveau moteur muni d’un système de compression capable de fournir aux cylindres, à n’importe quelle altitude, le mélange gazeux doté de la pression convenable”.
Tout cela montre une fois de plus le soin apporté par Hergé à la réalisation de ses histoires.
Seule petite erreur : l’hélice du Stratonef H22. A l’époque Hergé pouvait peut-être penser qu’elle permettrait à l’avion d’atteindre la vitesse imposée de 1 000 Km/h. Mais les ingénieurs, se sont aperçus, quelques années plus tard, qu’une hélice perdait tout rendement au delà de 800 Km/h ! Il faudra attendre les réacteurs pour que les 1 000 Km/h soient dépassés.
Ajoutons pour terminer qu’en 1938, apparut un nouvel avion aux usines Caudron : le C860, un avion de grand raid, alliant finesse et rayon d’action important. Une magnifique machine qui fut peinte… en rouge ! Comme le Stratonef H22 ! 
Les ingénieurs de chez Caudron lisaient-ils “Cœurs Vaillants” ? Toujours est-il que la fiction n’a jamais été aussi proche de la réalité !

Gérard Liger Belair, l’ami de Hergé qui l’aida à concevoir La Licorne travailla d’abord sur la maquette du Stratonef H22. Voici ce qu’il dit de leur collaboration :

« …A cette époque, après avoir lancé en Belgique le modélisme aéronautique et créé les premiers clubs, j’avais ouvert, à proximité de ma Fédération Scoute, un petit magasin de modèles d’avions, bateaux, trains, que tenait mon épouse pendant les heures de bureau.
Quand à Hergé, il publiait Le Stratonef H-22 dans Le Petit Vingtième (parution du 31 mars 1938 au 9 novembre 1939). Un jour, il me fit cette proposition :
– Puisque tu composes et vends des boîtes de construction de modèles d’avions, pourquoi n’en ferais-tu pas une avec mon Stratonef ? Je vais en parler à mon ami Pierre Ugeux, rédacteur en chef du Petit Vingtième, pour qu’il nous fasse une publicité dans son journal.
– Idée merveilleuse, Georges, je suis ton homme ! Je vais calculer le prix de revient et le prix de revente possible de cette boîte, avec un cartonnage spécial, et dresser un plan d’exécution de l’avion. Et, pour commencer, je vais te construire une maquette de ton Stratonef en bois de balsa, émaillé en rose, aussi luisant qu’une voiture sortant de chez un grand carrossier, en position de vol sur un socle verni. 
Pendant bien des années, j’ai pu voir ce bibelot dans le bureau de mon ami…
Cette initiative eut son succès. Chaque semaine, Pierre Ugeux, le Directeur du XXéme siècle, me commandait un certain nombre de boîtes qu’il expédiait aux jeunes clients. Et j’en vendais également dans mon magasin. Cette petite affaire commerciale dura le temps de la publication de l’histoire du Stratonef et fut le début d’une collaboration qui devait durer des années, au plus grand bonheur des deux parties”.

VOIR AUSSI LES PUBLICATIONS CI-DESSOUS (cliquez sur les images)

VIDÉO : STRATONEF H22 OU CAUDRON RENAULT ?

QUAND HERGÉ GOMMAIT L’ASPECT RELIGIEUX DE SES BANDES DESSINNÉES

LA VALLÉE DES COBRAS

Après avoir fait la connaissance dans des circonstances cocasses d’un souverain indien haut en couleur, le maharadjah de Gopal, (on notera que la Castafiore, dans les aventures de Tintin, le cite souvent comme étant un de ses « chers » amis) lors d’un séjour aux sports d’hiver, Jo, Zette et leur fidèle Jocko, ainsi que leurs parents les Legrand, sont amenés à séjourner en Inde, dans le pays du prince. 
Le maharadjah attend en effet de l’ingénieur Legrand qu’il conçoive et construise un pont dans la célèbre vallée des cobras.  Mais ce projet contrarie les plans du premier ministre et de son âme damnée, un fakir aux noirs desseins, déterminés à se débarrasser des intrus par tous les moyens…Cette dernière aventure est sans doute la moins délirante. Pas de milliardaire excentrique, pas de savant fou cette fois, mais avec un fakir sur sa planche à clous.

Jacques Martin prétend avoir dessiné l’essentiel de l’album, d’après quelques crayonnés d’Hergé. Cependant, 25 pages de l’aventure avaient déjà été publiées avant-guerre, même si Jacques Martin et Bob de Moor ont activement contribué à terminer l’album.

Hergé (et ses assistants) sut faire de cette série de cinq titres une bande dessinée marquée par l’extrême fantaisie d’aventures picaresques mâtinées de scientisme aptes à saisir l’imagination des enfants. Plus abouti, plus mûr, mieux construit, le dernier album, La vallée des cobras, rappelle étrangement le Tigre du Bengale de Fritz Lang. Affranchi de ses obligations par le succès de Tintin, Hergé finit par perdre tout intérêt et renoncer à cette série secondaire après ce titre.

 

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5 commentaires


  1. Il y a tellement de choses dans votre site que je suis loin de l’avoir exploré entièrement, mais je n’ai rien vu sur Popol et Virginie au pays des Lapinos. ..

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    1. Merci Wolfram pour le compliment. Rassurez-vous, c’est en cours pour Les Lapinos, idem pour Flup, Nenesse et Totor🙂

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  2. Il y eut également une tentative pour relancer la série avec le projet du Thermozéro. Certains crayonnés ont été réalisés avec Tintin et Haddock, d’autres avec Jo et M. Legrand

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