SUPERBE ‘PETIT VINGTIÈME’ OR NOIR (1940)


Voici ce qu’était Tintin au Pays de l’Or Noir en 1940 présenté dans le fascicule du Petit Vingtième du jeudi 4 janvier 1940. Il porte le numéro 1. Il présente une superbe couverture, dessinée par Hergé, représentant Tintin encadré par 2 soldats anglais en kilt, en train de subir une attaque à la grenade.

Ce numéro comporte une double page consacrée aux aventures de Tintin (L’Or Noir ). Il s’agit de la séquence où Tintin, engagé comme radio-télégraphiste à bord du pétrolier Speedol Star est arrêté, sous prétexte de trafic de cocaïne, lors de l’escale à Caïffa Lors de son transfert à la prison centrale, entouré par 2 soldats britanniques en tenue d’époque, une grenade jetée d’une voiture l’étourdit. Ce “coup de main” a été perpétré par un groupe de juifs de l’Irgoun pour enlever Tintin qu’ils confondent avec un des leurs, un certain Finkelstein venu coordonner leur action.

 

PRÉCISIONS TINTINESQUES :

– Le nom de Caïffa qui figure dans la légende de la couverture est une allusion très claire à Haïffa, le port israélien au nord de Tel Aviv qui constituait en 1939 le centre de l’immigration clandestine juive et le point de transit du pétrole de la région dont celui en provenance d’Irak).

– Ce fascicule est du plus grand intérêt car il s’agit de la première version. On y remarque les échoppes juives avec leurs enseignes en hébreu, tout comme la tenue de l’époque des soldats britanniques portants kilts et tabliers kakis.

– A l’époque de la parution de ce fascicule, Hergé était mobilisé dans l’infanterie et c’est dans sa caserne (près d’Anvers) qu’il réalisait ses planches avant de les envoyer au “Petit Vingtième”.

L’OR NOIR : L’AVENTURE MAUDITE…

L’aventure de “L’Or Noir” a commencé à paraître, sous forme de feuilleton en prépublication, le 26 septembre 1939 dans le “Petit Vingtième” et elle fut interrompue le 9 mai 1940 en raison de l’invasion de la Belgique par les troupes allemandes. Les dernières cases représentent Tintin évanoui à la merci de Muller braquant sur lui un fusil…

Hergé reprit “L’Or Noir”, non sans mal, dans le journal Tintin à partir du 16 septembre 1948. Elle fut annoncée la semaine précédente sur la couverture du numéro du 9 septembre avec les Dupont(d)

Elle fut publiée sur 3 ans (1948, 1949 et 1950). Dans cette version, les références à la situation politique d’Israël de l’époque sont nombreuses et précises, allant jusqu’à mettre explicitement en scène les juifs de l’Irgoun, les mouvements de résistance arabes et la présence politique de l’Angleterre. (La fondation de l’État d’Israël date de 1947 et l’évacuation de la Palestine par les troupes britanniques n’a eu lieu qu’en 1948).

En 1940, dans la première version du « Petit Vingtième », Hergé avait déjà été visionnaire : il pointait déjà l’exacerbation des tensions et les prémices d’affrontements entre occupants anglais (la Palestine est alors sous mandat britannique), arabes et juifs sionistes (les commandos de l’Irgoun). Avec justesse, et avec une remarquable acuité politique, Hergé dépeignait la situation explosive du Moyen-Orient à laquelle les experts en géopolitique et la presse mondiale ne daignaient pas encore s’intéresser.

Mais il fit plus fort : il lia dès 1940 la question pétrolière à l’équilibre des pouvoirs dans la péninsule arabe. Trente ans avant le premier choc pétrolier de 1973 , Hergé avait compris que le pétrole serait la grande variable stratégique à venir.

Quand Hergé reprend « L’Or Noir », en 1948, l’État d’Israël vient de voir le jour mais la Palestine est toujours sous mandat britannique. La guerre est dans l’air, mais Hergé ne recule pas : Hergé s’obstine à envoyer Tintin en Palestine, à Haïfa. Tintin est arrêté par… les britanniques, puis sauvé par un commando d’activistes juifs de l’Irgoun… qui l’ont pris par erreur pour un des leurs. Étonnamment, Hergé exprime là une position anticolonialiste avant l’heure, en affirmant une position clairement anti-britannique ! Tintin arrêté par les anglais, ça fait jaser… En 1940, Hergé était visionnaire ; en 1948 il demeure donc frondeur et inspiré.

23 ans plus tard, le contexte international d’une Palestine sous mandat britannique paraît daté. L’éditeur Methuen, éditeur des albums en anglais, (celui-là même qui exigea la refonte de “L’Ile Noire”) sous prétexte qu’il trouvait que le contexte général était trop vieillot. Il s’interrogeait (disait-il) sur ce que pouvait comprendre un jeune lecteur des années 70 à ce conflit israélo-anglo-arabe vieux de 20 ans et souhaitait que disparaissent des séquences qu’i jugeait « démodées » ? Certains esprits avisés peuvent penser qu’en réalité il souhaitait gommer cette période (peu reluisante de la politique étrangère anglaise) où la Palestine était sous mandat britannique)… Toujours est-il qu’il demande alors à Hergé de transposer l’album dans un environnement imaginaire.

Hergé supprime donc l’Irgoun, les soldats en kilts et les garde-côtes de Sa Majesté… Oubliée donc, l’arrestation de Tintin par des soldats de la Royal Navy, fini l’enlèvement de Tintin par un commando juif de l’Irgoun, disparus le commandant britannique Thorpe (soit-dit en passant, ce grade n’existe pas dans l’armée britannique, Hergé aurait dû parler de “major”) et les inscriptions en Hébreu sur les devantures de magasins ! Voir ci-dessous le résultat dans l’album actuellement commercialisé :

Dans la troisième version, c’est la lutte entre Ben Kalish Ezab et Bab El Ehr qui est en toile de fond. Hergé reprend donc intégralement l’album pour en faire une troisième version (celle que nous connaissons). La Palestine disparaît au profit d’un état fictif, le Khemel, et le conflit devient un conflit entre deux émirs arabes : exit les Britanniques, exit les juifs de l’Irgoun !

La réalité disparaît au profit du réalisme… mais l’enjeu du pétrole restera cependant central. Hergé n’est pas prêt à renoncer à toute portée politique pour cause de « politiquement correct« 

HERGÉ : VISIONNAIRE UNE FOIS DE PLUS

Dans les 2 premières versions, celles de 1939 et celle de 1948, non seulement Hergé colle parfaitement à l’actualité en décrivant avec justesse les tensions au Moyen-Orient entre Juifs, Arabes et Anglais (ce sont les prémisses du conflit Israélo-palestien qui malheureusement continue aujourd’hui), mais surtout, il se montre une fois de plus visionnaire en expliquant à quel point la question pétrolière est fondamentale sur le plan géopolitique. Hergé, à nouveau, anticipait sur l’actualité politique. C’est ainsi qu’en 1939, il pressent près de 30 ans avant le premier choc pétrolier de 1973, que l’énergie et tout particulièrement le pétrole va devenir un véritable enjeu politique.

Pourtant à l’époque où il commence son récit, les ressources pétrolières semblent inépuisables… Ce qui ne l’empêche pas d’échafauder un véritable scénario catastrophe dès le début de l’aventure à travers le discours pour le moins alarmiste du Directeur de la “Speedol Company” : pénurie, flambée des cous, crise mondiale…une situation que redoutent encore aujourd’hui bien des économistes !


IMPORTANT : les 19 fascicules de l’année 1940 sont extrêmement difficiles à trouver car ils représentent la dernière aventure (inachevée pour cause d’invasion de la Belgique le 9 mai 40) de Tintin dans les pages du Petit Vingtième. Leur cote est particulièrement élevée.

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