RARE PETIT VINGTIÈME : HERGÉ EN FLAGRANT DÉLIT DE VULGARITÉ

Putain ou Bordel ? Ne croyez pas que je sois devenu fou à cause d’une piqûre de « radjaïdjah », l’emploi de telles expressions est volontaire. Voici quelques explications : 

Car voici un exemplaire du Petit Vingtième assez exceptionnel. Il s’agit du fascicule du jeudi 12  novembre 1936. Il porte le numéro 45. La couverture a été dessinée spécialement par Hergé. Elle représente Jo, Zette et Jocko sur une plage. La légende précise « Où l’on fait connaissance de Jo, Zette et Jocko« . En effet c’est la première fois qu’apparaissent Jo, Zette et Jocko dans les pages du Petit Vingtième dans une histoire qui s’intitule Le Rayon du Mystère : Un savant fou a mis au point un appareil permettant de stopper les moteurs de bateaux et d’endormir les passagers pour les voler afin de financer ses inventions.  Dans ce numéro on les découvre pour la première fois, construisant des châteaux de sable sur une plage. Signalons que la première version de l’histoire parut dans Cœurs vaillants à partir du 19 janvier 1936.

Mais l’important dans ce fascicule, ce n’est pas la première apparition de Jo, Zette et Jocko…  C’est la double page  qui concerne Tintin dans l’Oreille Cassée :

Vous vous souvenez tous dans l’Oreille Cassée de l’indien à la pirogue, ce guide poltron chargé de conduire Tintin au Pays des Arumbayas et qui l’abandonne lâchement en pleine jungle. Eh bien, dans Le Petit Vingtième, lors de la prépublication de l’aventure, Hergé l’avait baptisé CARAJO, histoire sans doute de faire couleur locale.

Mais lors de la parution de l’album en noir et blanc, l’année suivante, en 1937, son nom est devenu CARACO !

Tout simplement parce qu’entre-temps, Hergé avait appris que le mot Carajo en espagnol, désigne (d’une façon plus triviale) la verge ! Qui plus est, en Amérique du Sud, région où se déroule l’aventure, le mot signifierait : Putain ou Bordel… On comprend que lors de l’édition de l’album Hergé le transforme en Caraco (il s’agit d’un vêtement féminin)… Et tout rentra dans l’ordre…. Caramba ! Il n’en demeure pas moins que le personnage de Caraco/Carajo a eu les honneurs de la couverture de l’album !

D’où l’intérêt de posséder la collection des Petits vingtièmes  !!!

L’OREILLE CASSÉE.: UN SUBTIL MÉLANGE DE RÉALISME ET D’INVENTION ROMANESQUE

Pour cette aventure Hergé a pris comme toile de fond un fait réel de l’époque : la guerre du “Gran Chaco” qui opposa pendant 3 ans la Bolivie au Paraguay (de 1932 à 1935). La presse occidentale, que lisait Hergé, évoquait régulièrement cet interminable drame en publiant des communiqués des 2 camps.

Par un processus d’intoxication, de chantage et d’endettement, Bolivie et Paraguay furent cyniquement manipulés par de grandes puissances financières qui finirent par prendre en main, par hommes de paille interposé, la réalité du pouvoir politique dans les deux pays. Ces derniers entrèrent en guerre pour des raisons très claires d’intérêts pétroliers. Derrière le pouvoir bolivien se cachaient les Américains avec la compagnie “Standard Oil” et derrière le gouvernement paraguayen se dissimulaient les Britanniques avec la “British Controlled Oilfieds” et la “Dutsh Shell Company Deterding”. Dans l’aventure, Hergé se fait le chroniqueur de l’affrontement et démontre brillamment la mécanique de guerre. Mais la république du San-Théodoros (Capitale : Los Dipocos, Général Alcazar) n’est pas la Bolivie pas plus que celle du Nuevo-Rico (capitale : Sanfacion, Général Mogador) n’est le Paraguay. Elles sont toutes les deux des prototypes de toutes les républiques “bananières” avec leurs jungles, leurs dictateurs, leur corruption et leurs coups d’État. Et cette satire politique ne manque pas d’humour avec par exemple l’armée san-théodorienne avec ses 49 caporaux et 3487 colonels

Fable ironique en images ou parabole amusante ?

Hergé dresse ici un constat de l’instabilité politique de beaucoup de pays d’Amérique du Sud tous en proie à des révolutions sans changements. Il caricature cela avec beaucoup d’humour, lorsqu’on voit les soldats chanter la gloire de n’importe quel dirigeant qui vient de renverser le pouvoir. Mais la partie la plus intéressante reste le moment où une guerre éclate entre le San Théodoros et l’état voisin le Nuevo Rico (là encore, un pays fictif inventé par Hergé). En réalité, cet événement de la BD fait référence la Guerre du Chaco entre la Bolivie et le Paraguay de 1932 à 1935. Là encore Hergé démontre qu’il a bien étudié son sujet et tire tous les dessous de cette guerre dite « de territoire » qui fut en réalité mise en œuvre par les puissantes compagnies pétrolières américaines. Cette guerre fut d’ailleurs très meurtrière et causa près de 100 000 morts. Non seulement Hergé pointe du doigt la responsabilité des compagnies pétrolières dans cette guerre, mais aussi le commerce d’armes à travers le personnage de Bazil Bazaroff inspiré du célèbre marchand d’armes Bazil Zaharoff. 

Mieux que ça même, Hergé, nous montre les liens qui peuvent exister entre ces différents groupes qui se concertent pour créer une guerre dont ils profiteront. Il est donc sous-entendu que les guerres sont le fruit d’oligarchies mondiales.

La guerre du Gran Chaco entre la Bolivie et le Paraguay. Ce territoire, sans intérêt économique, était divisé entre les deux pays, mais, en 1931, du pétrole y aurait été découvert… À nouveau les articles d’Antoine Zichka pour Le Crapouillot, mais aussi le chapitre XI de son livre La Guerre secrète pour le pétrole, paru chez Payot en 1933, ont servi de source à Hergé. Hergé avait déjà abordé le thème du pétrole dans Tintin en Amérique et le reprendra dans Tintin au pays de l’Or noir. La guerre du Chaco oppose la Bolivie au Paraguay de 1932 à 1935. Le traité du 21 juillet 1938 attribua la plus grande partie des territoires contestés au Paraguay et à la Bolivie, un corridor d’accès au fleuve Paraguay. Hergé jouant avec les mots reprend ce conflit sous le nom de Gran Chapo qui oppose deux pays soi-disant imaginaires : le San Theodoros (capitale Las Dopicos) alias la Bolivie (capitale La Paz) et le Nuevo Rico (capitale Sanfacion) alias le Paraguay (capitale Asunción).

Comme dans “Le lotus Bleu”, l’actualité joue un rôle important dans l’intrigue, mais Hergé, cette fois a choisi de camoufler les pays en cause en leur donnant un nom imaginaire Dans “l’Oreille Cassée”, Hergé montre à ses jeunes lecteurs comment une grande société commerciale internationale réagit quand ses intérêts vitaux sont en jeux et jusqu’où elle peut aller.

Les images extraites de l’œuvre de Hergé sont la propriété exclusive de MOULINSART SA. © Hergé-Moulinsart 2018.
Partagez si ça vous a intéressé
  • 73
  •  
  •  
  •  
  •  
    73
    Partages
  • 73
    Partages

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *